Yann Ricordel

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Critique incomplète de l’écriture

J’arrive à un moment de l’écriture, et le cours commun de l’évènement m’y incline, où je ne peux pas ne pas au moins tenter d’en formuler une critique, pour peut-être finalement me souvenir en quoi elle peut être légitime. Si cette tentative est un échec, d’autres écritures viendront, de toute façon. Sans doute y a-t-il là quelque chose de l’ordre d’une culpabilité devant le fait accompli dans un partiel défaut de conscience.

Sûrement la question est-elle : peut-on écrire sans tacitement prescrire ? Une autre question corollaire est : y a-t-il un lecteur libre, émancipé de cette prescription subreptice présente dans toute écriture, de cette injonction à lire ? Une réponse me vient immédiatement : la lecture réellement émancipée est celle de l’écrivant, de celui qui fait à son tour œuvre des formes, des motifs d’une mémoire de lecteur. À une époque à Rome on ne lisait pas soi-même, on faisait lire par un esclave ; lecteur était un métier par destination et par contrainte. Celui qui s’est fait, tout à fait volontairement, esclave, réceptacle du texte peut-il et doit-il devenir maître des moyens de l’écriture pour retrouver une liberté ; faire taire une petite voix qui chuchotte à l’oreille pour faire usage de sa propre voix ? Ça n’est qu’à partir de l’oralité, ici paradoxalement consignée par l’écriture, qu’une telle critique se peut formuler, avec le moins de reprise possible, avec le moins d’entrave possible au libre cours de la pensée. Walter Benjamin dit qu’avec l’écriture les ordres ont gagnés en force tandis que les demandes ou requêtes en ont perdu, s’adressant dans une lettre à quelque contrôleur des impôts enjoignant le penseur à verser son obole à une société dont il ne tirait parti qu’a minima, tant il est vrai que Walter Benjamin ne prisait pas beaucoup les mondanités, en particulier universitaires. L’oralité est l’autre spécifique de l’écriture ; le seul lieu où peut se pratiquer le mot sans qu’il y ait, au moins techniquement, écriture. Une difficulté ici étant que celui qui a commencé à écrire ne cesse peut-être jamais de le faire : une voix défait et refait les formules en vue du moment de l’écriture, et la prise de parole ne se fait plus qu’à mots choisis, dans une oralité devenue trop consciente d’elle-même, donc, en réalité, dans une écriture. Il faudrait idéalement, au risque de la perte de toute forme, écrire quelque chose dont on ne puisse tirer aucun catéchisme, philosophie, morale ou idéologie, puisque preuve nous est faite aujourd’hui qu’on peut s’intoxiquer d’écriture, d’écritures au pluriel, au point de commettre l’irrémediable pour semble-t-il rendre justice à une parole tout à fait mythique. La parole mythique tire je crois sa force de ce qu’elle est parole pure, participant de l’harmonie des sphères, se mouvant dans une séparation illusoire avec toute forme de corps contingent, destiné à la salissure, éminemment pécable, promis au pourrissement. Le corps est hypocritement vécu, dans une sorte de mauvaise conscience, qui s’origine dans le plaisir que l’on en peut tirer et dans l’irreversible sentence de la mort (Éros et Thanatos, de toute évidence). Cela ne doit pas indiquer la direction d’une fuite dans les plaisirs du corps, qui est une autre forme de déni, de censure, et ceux qui font métier de ces plaisirs, de baiser devant une caméra sans qu’aucun des critères du théâtre ou du cinéma ne soient applicables, et de nous inonder des images de cette baise avec l’efficacité d’une propagande fasciste devront s’expliquer, à eux-mêmes en premier lieu, un jour. Est-ce que l’on croit avoir trouvé dans le sexe une sorte de langue universelle bien que tout à fait stérile ?

Certains se donnent pour métier d’obscurcir ce qui se peut comprendre aisément par tout un chacun, de nous exproprier du langage, dont on n’ose souvent faire usage que selon les prescriptions d’un usage particulier, précisément ; avec la hantise de ce qui serait l’usage exclusif, séparateur d’une langue aristocratique, jésuitique. Or comment et pourquoi écrire sans trouver une langue qui ne soit pas tout à fait commune ; comment écrire sans style ? Et comment soutenir que « la poésie doit être faite par tous, et non par un » sans risquer de dissoudre la communauté des écrivants, qui se tient dans une distance nécessaire au commerce de l’écriture ? Il y a chez l’écrivant et le prophète ce caractère commun de secret, d’une parole qui serait le produit d’une distillation, d’une cuisine alchimique, magique ; c’est sur l’illusion ou l’illusionnisme que s’étaye le commerce des croyances et de l’écriture qui en est la source.

Ainsi vient le problème de la fiction. Du syndrome de Peter Pan au djihadisme, on peut s’intoxiquer de fabliaux. Et il suffit de tellement peu de chose pour que l’Histoire, celle, scientifique, de l’historien devienne fable… La perspective atroce du scientisme, d’une société rationnellement réglée sur des principes scientifiques, menée par des algorithmes, est tout à fait atroce, invivable ; dans ce type de société subsisterait immanquablement la propension précieusement humaine à volontairement dérégler la machine. Je ne veux cependant pas croire qu’il ne nous reste, avec le sexe, que le rire et la dérision. Un grand rire est trop systématiquement la solution à chaque problème, une manière de se détourner de ce problème, un revers de manche ; et faire rire est chose extrêmement facile, qui ne nécessite pas beaucoup de talent. On peut dire que de la même façon la gravité est la sagesse des imbéciles. Alors que reste-t-il ? Et comment poursuivre sans tomber dans la paralogie à la Sganarelle ? Je choisis d’interrompre ici cette réflexion car je ne veux formuler aucune théorie, et surtout pas en matière d’écriture. Je ne veux pas non plus être l’enfant de Freud qui dit « quand tu parles, il fait moins noir ». Je n’ai pas peur du noir, et « le silence est si juste » (Mark Rothko).

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Source de l’image : http://www.panoramadelart.com/portrait-de-jeune-femme-sappho-pompei

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