Yann Ricordel

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Qu’est-ce que l’esthétique ?

Entre son usage le plus courant – qualifier un objet d‘ « esthétique »  pour simplement signifier qu’il est agréable à l’œil – et ses usages plus spécialisés et multiples – le terme d’ « esthétique » est aujourd’hui souvent transitif, et semble pouvoir s’appliquer à n’importe quel domaine : on parle de l’esthétique de quelque chose – le sens originel du mot dérivé du latin aesthetica s’est beaucoup diversifié de son origine à nos jours.

1. Baumgarten : de l’art poétique à la science du Beau

C’est au philosophe allemand Alexander Gottlieb Baumgarten que l’on doit la première proposition d’une définition de l’esthétique comme « science de la connaissance sensible », qui vise à une perfection de cette perception, qui ne soit pas systématiquement attachée à la notion de Beau, dans Aesthetica (1750). Immanuel Kant a porté un grand intérêt aux écrits de son confrère, et Aesthetica a eu une influence majeure sur sa troisième critique. Bien que l’historiographie ait retenu ce livre comme l’œuvre majeure de Baumgarten, il faut prendre en considération qu’elle a été précédée par un art poétique (dans la tradition classique initiée par la Poétique d’Aristote), Meditationes philosophicae de nonnullis ad poema pertinent bus (1735) : c‘est donc dans l’étude du langage comme discours poétique que s‘origine la philosophie esthétique, et secondairement dans celle des objets fabriqués par l’homme. Dans cet ouvrage le penseur allemand cherche à fonder rationnellement la poésie qui selon lui doit être la restitution parfaite de sensations issues de la confrontation au sensible plutôt qu’à des représentations.
2. La beauté de la géométrie, d’Euclide à la Gestalt Theorie

Comme l’a résumé le médiéviste Meyer Schapiro, auteur d’un ouvrage sur la sculpture de l’abbaye de Moissac en 1926 durant ses études d’histoire de l’art à Columbia, dans son essai « The Nature of Abstract Art » (Marxist Quarterly, 1936), les artistes depuis la Renaissance se sont appuyés sur la géométrie euclidienne pour assurer la probité, et peut-être la beauté de leur œuvre, majoritairement peint, en cherchant des principes de composition, à la fois des corps, de l’espace naturel et architecturé, tendant vers une harmonie. De fait, on sait que le mulhousien Johann Heinrich Lambert (qui avait aussi les faveurs d’Immanuel Kant) avait une connaissance profonde des recherches de Vitruve, Lessing et de l’art d’Albrecht Dürer ou encore Léonard de Vinci lorsqu’il a formulé une synthèse de ces principes dans Die freie Perspektive oder Anweisung jeden perspektivischen Aufriss von freyen Stücken und ohne Grundriss zu verfertigen publié à Zürich en 1759. Si ces principes de composition se sont en grande partie perdus lors de l’avènement de formes impressionnistes et expressionnistes de peinture (les premières privilégiant une approche phénoménologique du fait perceptif, en particulier dans sa dimension colorée (c’est alors la capacité à restituer une impression qui préside à la validité de l’œuvre), les secondes la psychologie de l’artiste, dont l’importance s’est faite jour dès la période dite baroque de la peinture), sa descendance est assurée par le groupe Section d’or et ses ramifications dans le cubisme et le post-cubisme. Son héritage se situe dans des principes de base en usage dans l’architecture et le design (design d’objet, design graphique, design d’intérieur, design sonore).

Les recherches menées en Allemagne en matière de psychologie de la perception, principalement la Gestalt Theorie dont l‘un des buts principaux est de connaître les conditions de distinction d‘une forme sur un fond, vont dès avant la Seconde guerre mondiale bénéficier d’une très forte audience aux États-Unis, et vont avoir un fort impact sur l’abstraction géométrique, puis sur la sculpture abstraite géométrique dont, à partir des années 1960, le Minimal art constitue le courant dominant, qui a eu un tel impact dans l’imaginaire collectif que le critique Robert Pincus-Witten a pu qualifier l’art lui ayant succédé de postminimalism, comme si les artistes avaient eu obligation à se situer vis-à-vis de ce dernier. L’artiste d’origine hongroise Gyögy Kepes a continué de mener des recherches dans le sens de la Gestalt Theorie appliquée à l’art au Massachusetts Institue of Technologies (MIT) jusqu’à la première moitié des années 1970, faisant évoluer ses expérimentations picturales vers l’élaboration d’environnements harmonieux par la lumière et le son. Ces recherches ont par la suite servi aux États-Unis puis en Europe à l’aménagement des environnements commerciaux, nous mettant sur la voie de ce que Gilles Lipovestsky et Jean Serroy ont récemment nommé « esthétisation du monde » (L’esthétisation du monde : vivre à l’âge du capitalisme artiste, Paris, Gallimard, 2013).
3. L‘École de Francfort et la fabrique de l’esthétique postmoderne

György Kepes publie Structure in Art and Science la même année, 1965, qu’Aspects of the Theory of Syntax de son collègue et ami au MIT le linguiste Noam Chomsky. Le but commun de ces ouvrages et de trouver des invariants dans les structures, à la fois linguistiques et visuelles, et de ce fait dans le système cognitif humain, à un moment où d’autres scientifiques commencent à envisager la possibilité d’une intelligence artificielle. Les neurosciences ont aujourd’hui pris le relai de ces recherches. Si une telle approche behaviouriste montre le chemin d’une uniformisation des comportements, Noam Chomsky, qui a bénéficié d’une très forte audience en Europe, a paradoxalement voulu nettement se désolidariser de telles vues en s’affirmant comme intellectuel engagé d’inspiration anarchiste, dénonçant par exemple La fabrication du consentement (titre d’un ouvrage écrit en collaboration avec le sociologue Edward Herman en 1988), processus par lequel les médias de masse et le marketing imposent subrepticement le maintien de l’ordre nécessaire à la perpétuation du capitalisme, qui malgré les mouvements protestataires internationaux des années 1960-1970 demeure le système socio-économique dominant. Or l’art depuis le début des années 1970 est de plus en plus nettement connecté à des problèmes sociétaux liés au statut social, au genre, à l‘ethnicité (cette dernière signifiant l‘invalidation du « canon occidental ») , et s’en veut souvent une analyse, un commentaire, une mise en question, une incitation à la réflexion personnelle si ce n’est une indication de solutions possibles, s‘inspirant de plus en plus des recherches en sciences humaines. Tout cela définit dans le champ de l‘ « art contemporain » une nouvelle « esthétique », qu’on peut qualifier de « postmoderne », où un équilibrage s’établit in fine entre revendication personnelle et nécessités suprastructurelles. Au niveau géopolitique, les politiques économiques et culturelles appliquées par des pays émergents amenés à jouer un rôle de premier plan dans un futur proche vont dans ce sens. Cette « esthétique du criticisme culturel » trouve sa source dans l’Institut de Recherche Sociale dont Max Horkeimer et Theodor Adorno ont été les figures majeures, puis dans ce que l’on a nommé « École de Francfort », dont Herbert Marcuse a été pour ainsi dire le représentant, très influent, aux États-Unis. Une idée courante aujourd’hui consiste à dire que les formes et méthodes produites par les courants protestataires contreculturels sont systématiquement « récupérés » par le « mainstream » (courant dominant : Fred Turner, par exemple, a très bien montré comment ce processus a été à l’œuvre dans la « cyberculture » : voir à ce sujet Aux sources de l‘utopie numérique. De la contreculture à la cyber-culture, Stewart Brand un homme d’influence, traduction de l’américain par Laurent Vannini, Caen, C&F Éditions, 2012 ; ou encore Jaron Lanier, Who Owns the Future?, New York, Simon & Schuster, 2013).

Aesthetica

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