Yann Ricordel

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Mes disparus du cinéma, ou : l’antique vertu curative des larmes

Pour Nicolas Camus. A notre indéfectible amitié.

Cela a commencé avec Élise Perrier. Elle avait dix-sept ans lorsqu’elle tourna auprès d’un toujours impeccable Lambert Wilson (cet acteur caméléon aussi crédible en moine un peu raide dans Des hommes et des dieux (2010) de Xavier Beauvois, qu’en ex-militaire un peu rustaud dans Coeurs (2006) d’Alain Resnais) dans Trop (peu) d’amour (1997) de Jacques Doillon. J’en avais vingt. Je ne garde du film, de son intrigue, de son dénouement, que des souvenirs vagues. Sauf celui, précis, de ce visage de garçonne au charme anglo-saxon, avec plus d’intelligence dans le regard cependant que Jane Birkin, de cette silhouette un peu grandette. Puis plus rien. Seulement peut-être une publicité, à cette lointaine époque où je regardais encore parfois la télévision. Pour un forfait de téléphonie mobile je crois.

Puis je repensai à Jacques Spiesser dans Un homme qui dort (1961) de Georges Perec et Bernard Queysanne (film sur lequel j’ai écrit par ailleurs), parfait dans son rôle de jeune homme moyen, anonyme au milieu de la foule parisienne, d’étudiant en sociologie lambda, qui un jour, pour rien, se déprend de l’habitus estudiantin, social, part dans une morne dérive dont l‘issue ne nous est pas révélée. Pas de folie autodestructrice ici, simplement une indifférence au temps qui passe, aux trivialités du quotidien, au réel. Je n’ai jamais vu Jacques Spiesser ailleurs, ni au cinéma, ni sur scène. Mais je suis très loin d’avoir vu tous les films, et je vais peu au théâtre, ni ne me tiens au courant de son actualité. J’ai d’ailleurs cessé de me tenir volontairement au courant de l’ « actu » (et là, je ne sais pourquoi, et cela me fait sourire, j’imagine un petit homme à l’œil fou sautillant, scandant d’une voix aiguë : « Actu ! Actu ! Actu ! Actu ! » ; et de là je pense au   « oscaladi ! » de Colette).

Puis chez Doillon encore, Madeleine Desdevises dans La drôlesse (1979), actrice non professionnelle. Très grand film, d’ailleurs. Lorsque le film avait été présenté dans le bocage virois, où il avait été tourné, les gens du terroir s’exclamaient, reconnaissant tel lieu, telle personne de leur connaissance. Avaient-ils vraiment besoin de ce film ? D’ailleurs pourquoi a-t-on besoin de cinéma ? Ce sont des questions.

Puis Sophie Guillemin dans Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll, un film du dimanche soir qu’on regarde sans effort, « bien ficelé » comme on dit, mais lesté de pénibles références à David Lynch. Et un « David Lynch français », c’est une antinomie, tant le réalisateur américain natif de Missoula dans le Montana est ancré dans le substrat fantasmatique d’un territoire et d’une histoire (une histoire qu’il délire, en quelque sorte). La filmographie de l’actrice est un peu plus longue, mais je soupçonne les réalisateurs d’avoir été, comme je l’ai été, plutôt séduits par ses formes avantageuses (à ce titre le nom du personnage qu’elle incarne dans Harry… lui va comme un gant : Prune ; un fruit bien mûr qu’on a envie de croquer) que par ses qualités d’interprétation.

Je ne veux rien savoir des mécanismes, machinations, manigances par lesquels l’acteur, dans l’industrie cinématographique, « décolle » ou s’éclipse. On imagine très bien une économie souterraine, libidinale, où se monnayent chèrement des destins. Certainement certains comédiens s’effacent-ils par choix, pour se tourner, où pour revenir pour ceux qui en viennent, vers les circuits plus confidentiels du théâtre, pour changer tout à fait de métier, ou pour, tout simplement, ne rien faire. Pour regagner cet anonymat qui à la naissance est notre commun.

D’autres sont sans doute clairement placardisés, victime d’ostracisme, au sens grec antique qu’a remarquablement analysé Jean-Pierre Vernant s’agissant d’Œdipe, d’un bannissement de la cité, qui « meurt de ses hommes trop grands », a dit Solon.

Je me souviens, et là je ne souris plus du tout, des paroles terribles d’Annie Girardot lors de la remise tardive d’un Oscar pour un second rôle chez Lelouch : « Je ne sais pas si j’ai manqué au cinéma français, mais à moi le cinéma français m’a manqué follement, éperdument, douloureusement. Et votre témoignage, votre amour, me font penser que peut-être, je dis bien peut-être, je ne suis pas encore tout à fait morte »… Je souligne : quelle fascination, quel mesmérisme produit donc le « milieu du cinéma » pour qu’on accepte de mourir socialement, symboliquement pour et par lui ? Louis Delluc a sans doute écrit des choses là-dessus. Un pouvoir d’attirance qui semble décuplé à la télévision : quel ego hypertrophié, malade faut-il avoir pour embrasser cette vocation, pour faire ce faux métier de « gens de télé » (« Télé ! Télé ! Télé ! », un mot trop entendu, ridicule, pénible, vide), qui quelle que soit leur affectation, ne savent rien faire, si ce n’est « de la télé ».

Ce qui va suivre à un rapport un peu distendu avec le sujet, mais ça me paraît important, au Diable le sujet. Annie Girardot me fait penser à Hyppolite, qui n‘est pas à proprement parler l’un de mes « disparus du cinéma ». Je retiens principalement de ce que je connais de lui la perfection de son jeu dans Un conte de Noël de Arnaud Desplechin, à ce moment burlesque où avec Mathieu Amalric ils dévalisent, Laurel et Hardy de la psychiatrie, la pharmacie d’un service hospitalier. Et, plus sérieusement, j’aime ce film parce que quand on développe avec ce talent une pensée sur les schizophrénies, sur la manière dont-elles s’inscrivent dans la famille et dont les familles les inscrivent (ça n‘est peut-être pas très clair, ça), je me sens nécessairement concerné. Beaucoup de talent de manière générale chez Desplechin, mais à quel prix ? Pour les autres et pour lui-même ? Je me souviens d’un petit ouvrage biographique et vengeur intitulé Mauvais génie de Marianne Denicourt et de la journaliste Judith Perrignon, où des choses sont dites. Où l’on dit que le cinéaste fait souffrir, par excès d’exigence, par fierté ; mais où l’on dit aussi, peut-être moins directement, que, exactement pour les mêmes raisons, il souffre à son tour. Qu’il souffre de faire souffrir, qu’il se fait souffrir – et là je me retrouve un peu. Ça rejoint peut-être d’une certaine manière ce que je dis plus haut sur les « gens de télé », j’essaie de faire un truc qui tienne à peu près debout, en prenant l’air entendu de celui qui dit moins qu’il n’en sait. Et qui sait qu’il y aurait tant à dire sur les écrivains sous ces divers rapports. Et il faudrait le faire. Un jour, se décider. Ce que je viens de faire, de dire, ça n’est rien du tout. Il faudrait dire, tout dire, tout se dire, laisser tomber le protocole, et retrouver ensemble l’antique vertu curative des larmes.

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Jacques Spiesser dans Un home qui dort de Georges Perec et Bernard Queysanne. Ci-dessous : Jacques Spiesser, Georges Perec et Bernard Queysanne ; l’affiche de Trop (peu) d’amour de Jacques Doillon

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