Yann Ricordel

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La pensée du déni de réalité à l’épreuve de la psychiatrie

Une déformation universitaire (je suis titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art) m’inclinerait à évacuer toute donnée biographique et à éviter l’emploi de la première personne dans un essai ne se prétendant certes ni « scientifique » ou         « académique », mais visant à tout le moins au plus grand sérieux possible. Or, étant schizophrène usager en psychiatrie, et souhaitant dans ce texte expliciter une part de ce que l’on nomme dans ce domaine le « ressenti », je ne peux faire l’économie de ce qui serait considéré ailleurs comme des écueils. En effet s’il s’agit ici de théorie, c’est bien d’une théorie vécue, au même titre que l’ « espace vécu » des géographes, d’une théorie telle qu’elle a été reçue puis critiquée par un lecteur, un individu. Le penseur dont il est principalement question ici est Jean Baudrillard, dont les écrits, avec ceux de Guy Debord qui vont, par d’autres voies bien que s’originant également dans l’analyse marxienne, dans le même sens d’un « déni de réalité », ont constitué un temps fort de ce lecteur de théorie : dans mes années « post-adolescentes », celles où j’étais encore « normal » (25-30 ans), j’ai adhéré sans réserve aux idées exposées dans Simulacres et simulation
(1981) autant que dans La société du spectacle (1967), qui ont été pour moi comme des viatiques. J’airelu ces livres après que ma schizophrénie hébéphrénique ait été tardivement diagnostiquée, et, fort de mon « ressenti », donc, je les ai pensés à nouveaux frais.

La pensée du « déni de réalité » à l’épreuve des syndromes de déréalisation et de décorporation

La première difficulté à laquelle j’ai été confronté dans mon chemin vers le diagnostic, c’est celle de me faire comprendre des psychiatres. Le premier auquel j’eus affaire, « vieille école » et proche de la retraite, ne voyait pas du tout ce que je voulais dire lorsque je lui parlais d’ « attaque de panique », de « déréalisation » et de « décorporation ». Si le corps psychiatrique français n’a pas encore tout à fait incorporé ces termes dans son lexique, ils sont aux États-Unis d’un usage courant (derealization et depersonalization syndroms, out-of-body syndrom). Or, ayant effectué des recherches sur Internet, j’ai intuitivement identifiés ces termes comme décrivant le plus adéquatement « ce qui m’était arrivé », soit des troubles post-traumatiques « à retardement » se manifestant parfois très longtemps après le moment du trauma. Peur irrationnelle de mourir dans l’instant, ou de s’évanouir, ou de sombrer dans la « folie », indistinction de la limite entre son propre corps et « le monde » ont été mes sensations les plus prégnantes lorsque ma maladie s’est violemment déclarée — accompagnées de symptômes secondaires : accélération du rythme cardiaque, sensation de ventre creux, vision brumeuse.
Paradoxalement, c’est au moment où l’on se sent « partir » que la notion de réalité nous apparaît le plus clairement dans son évidence, précisément parce que l’on redoute de la quitter pour tomber dans le chaos, dans la « grande indétermination ». Plus tard, la lecture d’un ouvrage de Jacinto Lageira me permis de faire le lien entre ces épisodes éminemment intimes et le « collectif », la communauté humaine en ce qu’elle existe dans l’histoire et est douée de conscience historique. C’est sous sa plume que j’ai lu le plus correctement articulé ce que je n’appréhendais que de manière intuitive. Dans La déréalisation du monde. Réalité et fiction en conflit (2010), il écrit en introduction : « d’étranges réactions d’intellectuels de divers bords ces dernières années, surtout depuis le 11 septembre 2001, ont consisté à porter
un regard fataliste sur la réalité du ou des terrorismes au point de raviver, parfois involontairement, une idéologie que l’on pensait définitivement abandonnée : l’esthétisation du politique. Cette esthétisation aux facettes aussi nombreuses qu’insaisissables — les événements, surmédiatisés, sont souvent présentés comme fantasmés, virtuels, donc irréels —, révèle une triste propension à omettre que cela est arrivé, que cela s’est produit, que des milliers de personnes sont mortes, continuent de mourir et mourront 1. » Que l’on s’entende bien ici sur la notion d’esthétique : avant d’être une discipline philosophique exclusivement associée au domaine de l’art, elle est, selon les termes de son inventeur Alexander
Gottlieb Baumgarten (1714-1762), un régime de regard ressortissant de l’expérience sensible (aistheta) plutôt que du fait d’intelligence (noeta)2 . Ainsi, toute chose, et pas seulement l’objet institué « oeuvre d’art » peut être l’objet d’un regard esthétique, ici à peu près synonyme de « regard contemplatif ». L’ « esthétisation du politique » serait donc, en l’espèce, un oubli des enjeux, des conséquences humaines et géopolitiques immédiates et futures de l’événement, la négligence de
sa réalité pratique, son découplage d’avec toute forme de pragmatisme. Jacinto Lageira, qui précautionneusement ne nomme personne, sais très bien, tout comme le lecteur averti, qui est le principal instigateur de cette « déréalisation » du réel sur le plan théorique : Jean Baudrillard. Lageira s’enhardit et poursuit : « l’esthétisation s’accompagne d’une autre attitude, parallèle, mais qu’elle recoupe parfois, celle de la dénégation de la réalité au profit de son caractère virtuel, irréel, voire fictif. Car il ne s’agit pas véritablement de nier la réalité, mais de la dénier, de a repousser dans une sorte de non-effectivité, de non existence. Déclarer, comme le fit Jean Baudrillard dans La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu, que cette guerre fut à tous points de vue une vaste illusion parce que les médias n’ont pu ou n’ont pas voulu en rendre compte, peut passer pour une position clairvoyante tant qu’elle n’est pas rattrapée par la réalité. L’analyse peut s’avérer pertinente à maints égards, à condition que l’on reconnaisse l’existence des morts, des disparus, des blessés.3 » Ce qui vaut ici pour des groupes humains, des peuples entiers, vaut, en matière de psychiatrie, pour l’individu en souffrance : si cette dernière ne peut que stabiliser le patient par les moyens de la médication et non pas le guérir, le caractère palpable, tangible d’une réalité est indispensable à l’usager, et en particulier au schizophrène, pour trouver la voie du mieux aller. Passés les moments de crises les plus extrêmes, où la zone de contact avec la réalité est la plus ténue, il y a nécessité de renouer le fil de son existence, de son histoire intime en tant qu’elle s’inscrit dans une histoire collective qui constitue, qu’on le veuille ou non, la réalité.

Nécessité du sentiment d’exister

En annulant la réalité du présent, c’est tout le concept d’histoire que ce « déni de réalité », qui s’apparente à un nihilisme, annule. Plus de passé, plus de présent, plus de futur : plus rien. « Le jour où la mémoire du passé rejaillira à la surface, et avec elle tous ses morts réels et non plus symboliques, l’on verra qu’en déniant alors le présent on ne faisait qu’accréditer le fait que le futur de l’histoire humaine ne peut lui non plus exister puisqu’il n’avait pas de passé, que rien d’autre n’a eu lieu que l’imaginaire et non plus le réel 4. » C’est dans la certitude d’une réalité, aussi changeante et imprévisible soit-elle,
d’une réalité substantielle que s’enracine le sentiment humain d’exister. Dans un ouvrage récent, Bernard Stiegler fait de l’objet transitionnel de Winnicott, dont il affirme la qualité de pharmakon, à la fois remède et poison, pour étayer sa               « pharmacologie », un modèle généralisable : l’ensemble de la réalité matérielle, à l’ère post-industrielle, est un objet transitionnel qui nous rattache à la vie. Rappelons, à travers les mots de Stiegler ce qu’est l’objet transitionnel, sa fonction : « l’objet transitionnel a une vertu insigne : il n’existe pas. Certes, quelque chose existe, qui permet qu’il apparaisse —
par exemple, un nounours ou un doudou. Mais ce qui fait que ce nounours ou ce doudou peuvent ouvrir l’ « espace transitionnel » — que Winnicott appelle aussi l’ « espace potentiel » — où la mère peut rencontrer son enfant, et peuvent devenir ainsi l’objet transitionnel, c’est qu’au-delà de ce qui, de cet objet, existe dans l’espace extérieur, au delà ou en deçà de ce bout de chiffon, se tient ce qui n’est précisément ni dans cet espace extérieur ni simplement à l’intérieur de la mère
ou à l’extérieur de l’enfant. Dans cet au-delà ou cet en deçà de l’extérieur comme de l’intérieur, il y a ce qui se tient entre la mère et son enfant, et qui pourtant n’existe pas, mais en passant par l’objet transitionnel, et qui se trouve constitué par lui, est ce qui les relie et les attache l’un à l’autre par une relation merveilleuse : une relation d’amour fou 5. » On perçoit bien que Stiegler hésite à résoudre la dialectique existence-non existence, au delà-en deçà par l’objet transitionnel, par un objet bien matériel et existant. Pourtant, relisons bien : « certes, quelque chose existe » ; « ce qui se tient entre » n’existe pas, mais est cependant « constitué par lui ». L’efficience de l’objet transitionnel est gagée sur l’amour incommensurable de la mère, donc sur l’assurance de son existence, puis de celle du vaste monde, où pour l’enfant s’ouvriront, entre lui et le réel, d’autres « espaces potentiels ». C’est dans ces conditions que nous vient, selon Winnicott, le sentiment d’exister et que la
mère transmet à l’enfant, selon les mots du clinicien américain, le sentiment que « la vie vaut la peine d’être vécue ». Il faut, dans tous les cas, « quelque chose plutôt que rien » ; même pour le mélancolique, le dépressif, le suicidaire en sursis, il reste ce « plus rien qui est encore quelque chose » — qu’il choisit de saisir… ou non. Lorsque panic attack, déréalisation, décorporation entrent en jeu, plus rien ne tient. Cette certitude de l’existence du monde, de soi au monde, vacille. Il faut cependant garder la tête hors de l’eau, et cela, seul un fond de certitude en la réalité du monde, de soi au monde peut le permettre. Alors la psychiatrie peut pallier à ces états limites, ensuite seulement, si l’on y croit encore, pourront s’engager d’autres formes de thérapie.

L’avènement de la psychiatrie de secteur s’est, sous l’impulsion du psychiatre désaliéniste Lucien Bonnafé, accompagné d’un balisage du territoire, principalement urbain, de « lieux-relais » autour de l’hôpital psychiatrique, cette « ville dans la ville ». Appartements thérapeutiques pour les usagers les plus autonomes, Centres Médico-Psychologiques, Centre d’Adaptation par le Travail et autres lieux de vie, de rencontre, d’écoute et d’activité permettent aux usagers de garder les repères nécessaires pour ne pas perdre pied. Le revers de la médaille tient aux données sociales, économiques et psychologiques qui déterminent et parfois brident celui ou celle qui veut s’affirmer comme individu au sein de la cité : niveau scolaire, métiers et niveau de vie des parents, histoire personnelle (traumas liés à l’enfance, à l’expérience carcérale,…), problèmes d’addictions connexes à la pathologie comme alcoolisme et toxicomanie, éventuellement retard mental, analphabétisme… qui amènent ce dernier à se « désocialiser en groupe » plutôt que de prendre le risque de se confronter
au monde des gens dits « normaux ». Pour prendre l’exemple qui m’est le plus proche (moi-même), ça n’est que parce que je suis atteint d’une forme de schizophrénie, dite hébéphrénique, relativement bénigne et dont sont absents les troubles les plus invalidants des tableaux symptomatologiques d’autres schizophrénies (en particulier paranoïde) — délire de persécution, trouble de l’association d’idées, hallucinations auditives et visuelles,… — que j’ai pu, après une période de désorientation certaine, renouer avec une vie sociale en étroite relation avec mes centres d’intérêts : événements culturels divers, vernissages d’expositions — et poursuivre ainsi une activité de recherche et d’écriture. Quoi qu’il en soit, tout doit être fait pour que l’usager puisse, même si les tenants du « déni de réalité », qui se paient de mots, considèrent que
vivre réellement revient à se bercer d’illusions, s’accrocher à une réalité — s’il vous plaît Monsieur Baudrillard, laissez-lui au moins celle-là : la sienne.

1. Jacinto Lageira, La déréalisation du monde. Réalité et fiction en conflit,
Paris, Éditions Jacqueline Chambon, 2010, pp. 7-8.

2. Voir Étienne Souriau, Vocabulaire d’esthétique, Paris, Presses Univertaires de France, 1999, p. 689.

3 Ibid., p. 9.

4 Ibid., loc. cit.

5 Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. De la
pharmacologie, Paris, Flammarion, 2010, p.12.

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Portrait de Lucien Bonnafé, source : lire-lucien-bonnafe.org

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